Paris, 1933. Le président de la République Albert Lebrun inaugure la 3e Exposition nationale du travail.
Paris, 1933. Le président de la République Albert Lebrun inaugure la 3e Exposition nationale du travail.

Paul Pignat, le fondateur

« Il m’est demandé d’évoquer son parcours pour mieux connaître l’homme. Ceci m’est facile et difficile à la fois car Paul Pignat était mon père, mon patron, mon président. Mais c’est avec fierté que je le raconte. » – Pierre Pignat

Paul Pignat en 1950

Paul Pignat en 1950

Paul Pignat est né le 24 avril 1897 en Ardèche à Saint-Romain-d’Ay. La famille Pignat a quitté son Ardèche pour venir s’établir à Lyon en 1905, dans la presqu’île de Perrache. Ce village de Perrache était situé derrière les voûtes de la gare SCNF, construite après décision du prince Louis Napoléon Bonaparte en 1841 afin de créer la première ligne de chemin de fer desservant le Forez par Saint-Etienne.

À cette époque, la commune de la Guillotière sollicitait l’implantation de la gare pour desservir l’est lyonnais.
Cette barrière des voûtes séparait la ville aisée dans le 2e arrondissement d’un quartier usinier et très modeste. La paroisse Sainte-Blandine avec son patronage donnait une âme à cette population. Les enfants s’y rassemblaient, cultivant une amitié à laquelle Paul et ses frères, Joseph et Louis, restèrent fidèles toute leur vie.

Après son certificat d’études, Paul Pignat rechercha sa voie dans l’apprentissage. Vint une crise du travail et la guerre de 1914 qui contraignit Paul à de multiples emplois. Là où il manquait des bras, aux grands moulins de Perrache, ceci jusqu’à son incorporation aux armées en 1915, à l’âge de 18 ans au 99 RI, puis aux corps francs du 76 RI, lui donnant le coup de piston pour monter rapidement en première ligne.

Il participa aux grandes batailles de Verdun, de la Marne, de Saint-Miel et de l’Oise. À deux reprises, il fut blessé aux jambes par des éclats d’obus. Il se distingua à maintes reprises, pouvant parer sa croix de guerre de trois citations à l’Ordre du régiment. Ses nombreuses décorations furent le début d’une importante collection.

La collection de médailles de Paul Pignat

La collection de médailles de Paul Pignat

1919

Les grandes vacances, comme il les désignait, prirent heureusement fin et, de retour à Lyon, il réapprit la vie civile. Sa première entreprise d’apprentissage, les établissements Guillermard, le réintégra et ce jusqu’en 1922. S’ensuivit la recherche d’une formation approfondie par des cours du soir en dessin et enseignement général, ainsi qu’une expérience diversifiée dans plusieurs entreprises de verrerie de la région. Dans l’un de ces établissements, durant trois ans, son emploi de « souffleur placier » consista à recevoir la clientèle pour déterminer le matériel et le réaliser.

1924

Période d’évolution : un nouveau verre produit en France sous licence américaine (Corning) est étiré à Paris. Ce verre appelé Pyrex, dur (82 % SI) par rapport au verre tendre (55 % SI) utilisé jusqu’alors, nécessitait des calories de fusion plus importante, d’où l’injection d’un mélange gaz de ville (air soufflé à pied et oxygène). M. Ducarouge, l’employeur de Paul Pignat, ne croyait pas à l’avenir de ce verre dur, trop cher. Mais Paul, certain des possibilités d’utilisation de ce nouveau verre à faible coefficient de dilatation, acheta à son compte un stock de tubes et, en le conseillant à la clientèle, le revendait canne par canne à son patron.

1926
Servir la France est un devoir, mais savoir être utile en la faisant connaître et aimer devient une joie, récompense du devoir accompli.Paul Pignat
Il se mit ensuite à la disposition du professeur Victor Grignard (prix Nobel de chimie depuis 1922) pour donner des cours sur le travail du verre aux agrégés français et étrangers (Américains, Polonais, Chinois, Roumains, Bulgares, Serbes, Syriens, etc.) qui venaient en France pour étudier auprès de ce prix Nobel.
Ce contact riche en échanges culturels, politiques, scientifiques, voire amicaux, dynamise un Paul Pignat avide de connaissances. Et d’écrire dans ses mémoires : « Servir la France est un devoir, mais savoir être utile en la faisant connaître et aimer devient une joie, récompense du devoir accompli. » Cette fidèle collaboration lui permit de devenir professeur technique du verre à la demande de M. Meunier, directeur de l’école de Chimie de la rue de Marseille.

1928

Bénéficiant de ses diverses expériences, il décida de s’installer artisan dans un fond de cour du 125 rue Sébastien-Gryphre, dans le nouveau quartier des facultés.

Paul Pignat devant son atelier de la rue Sébastien-Gryphre

Paul Pignat devant son atelier de la rue Sébastien-Gryphre

Dès l’installation de son atelier, il collabora avec un ingénieur chimiste, Louis Martinand, pour la mise au point d’un percolateur à café, plus simplement une cafetière de salon, produisant son extraction, et ayant la fonction de serveuse. D’où l’intérêt aussi de la réaliser avec ce nouveau verre, le Pyrex, qui résiste à la flamme.

1930

Évolution de l’atelier. Le bureau de poste du 62 de la rue de Marseille devient disponible. La famille Pignat – père, mère et fille – s’y installe début 1930. Le 30 août 1930 y naissait Pierre Pignat.

1932

Paul Pignat réalisa les doseurs de chlore destinés à la verdunisation des eaux de Lyon (grand camp de la Doua). À l’atelier, tous les jours, ce n’était que mise au point et nouveautés. D’excellent ouvriers y firent leur apprentissage et devinrent des maîtres.

Les discussions commerciales s’établissaient sur le marbre des « bistrots » voisins, qui aussi à cette époque dans leur multiplication, étaient des lieux de rencontre suivant les horaires – des ouvriers avant et après la journée – celui des commerçants le jour et où tout s’échangeait dans la convivialité sur des sujets aussi divers que la politique, les arts, la science, etc.

1936
Panoplies de verrerie de Paul Pignat pour le IVe concours des Meilleurs Ouvriers de France en 1936

Panoplies de verrerie de Paul Pignat pour le IVe concours des Meilleurs Ouvriers de France en 1936

Mais pour Paul Pignat, ce qui va bouleverser sa vie professionnelle, familiale et associative ce fut le IVe concours des Meilleurs Ouvriers de France de 1936. Il s’y prépara avec passion, incitant ses voisins, le nickeleur, le menuisier à l’aider dans la présentation de ses panoplies de verrerie. Il entraîna dans la même aventure nombre de ses amis du quartier et des facultés à s’y présenter. À noter que la promotion de 1936 fut très importante en nombre de lauréats (21).

Ce fut presque la fête dans le quartier lors de cette prestigieuse nomination. Rendez-vous compte, un gone de la Guill’, « montant » à Paris, reçu par le président de la République Albert Lebrun au théâtre des Champs-Élysées, médaille et diplôme, photo devant le Trocadéro, etc. Et depuis cette date, le terme MOF se conjugue à tous les temps.

1939

Mars 1939 : c’était la déclaration de guerre. Après avoir cru que 14-18 était la dernière. Mobilisation : Paul Pignat, en tant qu’ancien poilu, fut tout d’abord affecté à la surveillance des voies ferrées à Sathonay. Mais il fut rapidement affecté au service de santé avec le colonel pharmacien Morel (de Pasteur) et Locquin (labo de police). Il étudia et réalisa dans son atelier (sur ordre de l’Armée), pour le département des gaz nocifs, un appareil portatif pour la détection de l’ypérite dans l’air (gaz utilisé par les Allemands en 1918).

Revenu à la vie civile, il fut très vite actif dans les démarches de l’UMAC (Union Mutuelle des Anciens Combattants) à l’envoi de colis aux prisonniers de guerre, et certains secours à des veuves de guerre (39) et familles d’absents. Lyon – comme toute grande ville – était menacée de bombardement. Aussi chaque quartier avait recensé les caves susceptibles de servir d’abri et même les jardins publics étaient labourés de couloirs souterrains, le tout sous l’organisation civile de la défense passive. Paul Pignat s’était spontanément porté volontaire et était responsable de l’îlot Jean-Macé.

Paul Pignat donnant un cours de chimie en 1942

Paul Pignat donnant un cours de chimie en 1942

1944

Le 8 mai, par une belle journée ensoleillée, à onze heures du matin, l’aviation USA lâcha ses bombes au-dessus de la voie ferrée parallèle à l’avenue Berthelot. Lyon connut ce jour l’horreur de la guerre et, si la Gestapo installée dans le bâtiment de l’école de santé militaire fut atteinte de plein fouet – ensevelissant de nombreux prisonniers résistants enfermés dans les sous-sols –, tout le quartier fut détruit : 800 morts dans le secteur quai du Rhône, Berthelot, Jean-Macé, Chevreul.

Paul Pignat, en tant que chef d’îlot, reçut cette citation : « Actes de courage et de dévouement, blessé légèrement à la jambe droite, s’est néanmoins porté immédiatement au secours des blessés, s’est dépensé sans compter pour assister les sinistrés, a exercé une surveillance constante sur son îlot pour le protéger des pillards. »

1946
Soeur Marie-Suzanne (Alice Novial), MOF 1949

Soeur Marie-Suzanne (Alice Novial), MOF 1949

Après 1946, les MOF réapparaissaient et Paul Pignat anima particulièrement sa profession et ses relations de facultés pour les inviter à postuler au concours de 1949. C’est ainsi que sœur Marie-Suzanne, hébergée à la fac catholique de la rue du Plat, devint MOF en présentant ses travaux sur la lèpre.

1951

En 1951, devenu responsable des MOF du Rhône, il leur consacra beaucoup de son temps, sachant qu’à l’atelier son équipe assumait. Il savait s’entourer et s’attacher des influences. M. Rivoire, imprimeur lyonnais, devenu plus tard président d’Honneur des MOF du Rhône, contribua généreusement à la naissance de notre section et de la Société nationale.

1952

Année de grande activité, avec surtout les métiers du bois à la foire de Lyon. Puis de nombreuses rencontres où tout était prétexte pour valoriser l’image MOF. Pour sa profession des souffleurs de verre, création d’une amicale où apprentis, ouvriers, artisans pouvaient se côtoyer. À sa mort, l’un d’entre eux rendit hommage à Paul Pignat en rappelant qu’il avait permis aux ouvriers d’être appréciés et invités à la table des professeurs.

1954

En 1954, la Légion d’honneur lui fut attribuée et remise à Lyon par le président Cancet accompagné du bureau national au complet. Week-end chargé, puisque le lundi les cérémonies se prolongeaient à l’hôtel de ville pour la remise de la médaille MOF honoris causa au président Édouard Herriot que les Lyonnais avaient revendiqué pour lui.

Pierre Pignat reçoit la Légion d'honneur en 1954

Pierre Pignat reçoit la Légion d’honneur en 1954

1955 et 1958

Ces deux années-là, son équipe de souffleurs lui apporta une grande satisfaction par leur nomination au titre de MOF. Il y avait son fils et son fidèle Louis Monin. Lorsqu’il les accompagna à Paris, avec un passage obligé et arrosé à la cantine des MOF à la brasserie de l’Est, ils purent s’apercevoir que Paul Pignat était accueilli comme le « Saint-Bernard des MOF », surnom que le président Cancet lui avait attribué pour ses nombreux sauvetages dans la Société.

1958 : assemblée générale de MOF réunis  pour une réception et un vin d’honneur. Debout : la nouvelle promotion 1958. Assis au centre : le président et le doyen d’âge (87 ans).

1958 : assemblée générale de MOF réunis pour une réception et un vin d’honneur. Debout : la nouvelle promotion 1958. Assis au centre : le président et le doyen d’âge (87 ans).

1959

Au décès de son épouse Marie, fidèle témoin et collaboratrice ô combien efficace de ce parcours professionnel et associatif rapide et exceptionnel, Paul Pignat transmit le témoin de délégué à Paul Baqué, MOF 1952 en dessin textile. Il resta présent en tant que président honoraire jusqu’à sa douloureuse maladie, l’asbestose des poumons, qui l’emporta le 10 juin 1965 à l’âge de 68 ans.


Reste à évoquer l’homme ou le père, en dehors du métier et de l’associatif. Il lisait énormément, de l’historique au dictionnaire, de toutes spécialités. Il collectionnait tout ce qu’il trouvait beau, transformant son appartement en véritable musée (visite rapide de deux heures). Philatéliste, il classait ses timbres sur les grands hommes, les inventions et les pays, prétexte à une enquête approfondie sur chacun d’entre eux – qu’ensuite il savait raconter.

En tant que père, c’est ainsi qu’il m’initiait et lors de quelques voyages ensemble, obligation d’ouvrir les yeux, car au retour je devais en faire le récit par écrit. Façon d’apprendre à apprendre. En tant que patron, il suffisait de comprendre que seule la qualité et la performance étaient acceptables. Si son œil exercé ne s’assombrissait pas, les pièces étaient vendables.

Quant à sa culture gastronomique incontournable, elle allait du petit mâchon au repas de sociétés diverses où son tempérament enjoué était recherché car il savait chauffer l’ambiance par le récit des mérites de chacun et conclure par des chansons.

En conclusion

Fières et inspirées par ton personnage et ton métier, trois générations de Pignat qui te succèdent sont présentes aujourd’hui et raconteront ton histoire. Les MOF – qui pour la plupart ne t’ont pas connu mais connaissent ton nom – te disent : « Bravo, Président ! » et, pour avoir bien servi, gravent « Espace Paul-Pignat » dans la pierre de leur siège inauguré par M. P.-A. Muet, représentant le maire de Lyon Gérard Collomb, le vendredi 30 novembre 2001.

– Pierre Pignat, commissaire aux Expositions