Jean DALPHIN – Mof 1939

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Ecrit par Pierre Pignat – mof 1955 et 1991
Aujourd’hui en 2009, Jean Dalphin est centenaire, visite d’un parcours pas comme les autres.



Jean Dalphin est d’origine savoyarde par ses deux parents, néanmoins, né à Marly le Roi dans les Yvelines le 28 janvier 1909.

Lorsque son père cultivateur, mais mobilisé, tombe en 1916 à la bataille de la Somme, Jean à sept ans, son frère 5 devenant tous deux pupilles de la nation.

En 1920, leur mère fit la connaissance d’un autre savoyard, tailleur de son métier, qui l’aida à maintenir la famille, venus s’établir à St Fons.


En 1922
, dans l’année de ses 14 ans, Jean aborde l’apprentissage d’ébéniste, dans une fabrique de meubles et escaliers à St Fons (chez Revert et Deschamp).
Les journées étaient de 10 H, la semaine de 55.
Encadré par l’un des meilleurs ouvriers de l’atelier, il devait exécuter entièrement à la main, s’imbibant de la meilleure formation de base.

2 ans plus tard
, à 16 ans, il se perfectionne chez Rambaudi, plus orienté vers le nouveau style moderne et fut affecté à l’atelier d’art.
En cours du soir, il s’adonnait avec passion, au dessin d’ameublement de l’enseignement professionnel du Rhône transmis par M. Foray, dessinateur au bureau d’études des Ets Chastellin.
Il se passionnait des revues de l’Illustration qui décrivaient le nouveau style des créateurs célèbres.
Le dimanche, pour collecter quelque argent, il distribuait les prospectus des cinémas.

A 17 ans, il se déplace à Thonon, puis Genève chez Flaux, ou les salaires étaient meilleurs. Puis revient sur Grenoble chez Frappaz, avant d’être affecté en 1929 pour 1 an, au 93ème d’artillerie de montagne, à la 8ème batterie, ou il fut gradé brigadier pointeur, puis affecté, secrétaire du Général à Grenoble.

En 1930, revenu à la vie civile, il exerce de nouveau à St Fons. Jean se souvient encore des bons ébénistes qu’il côtoyait dont Raffin et Delmas.

En 1932, il revient chez Rambaudi situé au 8 rue Jaugot à Lyon, dont la renommée l’attirait, et rapidement y accédait à la Maitrise comme second du chef d’atelier. Il mettait en fabrication les créations de décorateurs célèbres contrôlant les travaux de l’atelier jusqu’à leur réalisation finale.

En 1938, son haut niveau de qualification et d’expérience est apprécié de son employeur qui l’incite à participer au 5ème concours M.O.F. Dont le sujet est un secrétaire pour dame avec abattant, portes galbées et tiroirs.
Jean met à profit ses congés de 1938, pour élaborer ses plans, définir les bois d’exécution : Loupe de frêne pour l’extérieur ; Poirier à l’intérieur par opposition. Et de concevoir une seule serrure à fermeture totale du meuble et dont les tiroirs secrets ne pouvaient se libérer que l’abattant ouvert.
635 H de travail effectif le soir et les dimanches, avant de présenter son œuvre à la sélection départementale le 19 mars 1939.
Sur 227 candidats ébénistes de France, 17 furent retenus pour Paris, deux seuls, dont 2 Lyonnais furent reconnus M.O.F.

Jean Dalphin et Robert Jouagnier
Jean reçu une longue lettre de félicitations du jury qui lui avait décerné un 20 sur 20 déclarant l’œuvre parfaite.
Lors de l’inauguration de l’exposition, le Président de la République impressionné par l’aspect du meuble et son fonctionnement déclarait,
« Un tel meuble, marque son époque » et d’envisager son acquisition par l’état pour définir une école de qualité.
Mais M. E Herriot, Maire de Lyon, présent, propose aussi de l’acquérir pour le musée des Beaux Arts de Lyon, ce qui lui fut accordé.
Mais vu les événements de 1939, l’opération n’aboutit qu’en 1944, et depuis, l’œuvre de Jean Dalphin se trouve au musée St Pierre.

En 1939, Jean reçu son diplôme de M.O.F. À la Sorbonne, mais sa cravate tricolore seulement en 1946, après les événements de la seconde guerre mondiale durant laquelle, il fut affecté aux ateliers du bois.

En 1946, il travaillait dans une industrie réalisant entre autre, les cages de bois plaqués des postes de TSF « Radiola » mais rapidement abandonnées pour être remplacées par des injections plastiques.
Jean pressent un avenir incertain pour les meubles au profit du tourisme et de l’automobile. Aussi, apprenant une demande de commercial dans le textile, il saisit cette opportunité, se séparant définitivement de sa passion du bois.
Et s’initiant aux produits et techniques de son nouveau métier, avec la ferveur du grand professionnel qu’il était. Il absorbe toutes les documentations pour devenir représentant exclusif de la Ste de filature des laines peignées du Nord, dont le siège à Paris couvrait les 14 usines reparties dans le monde, avec la collaboration étroite de sa femme, épousée en 1933.
Ce couple eut le bonheur de la naissance d’une fille qui devenue adolescente, intégra la section féminine de l’école polytechnique ce qui était très rare.

Apres 5 ans de formation, elle décrochait, pour la fierté de ses parents, à 23 ans son diplôme d’ingénieur, lui ouvrant les portes de chez Dassault au laboratoire de résistance des matériaux.
Malheureusement, elle disparaît très jeune, lors d’un accident d’aviation à Roanne.

En 1976, Jean pris sa retraite de ce long périple professionnel à 67 ans.
Son épouse en 2005 à 93 ans le laisse seul après 74 ans de vie commune dont 2 de fiançailles.

A ce jour, en 2009, Jean conserve la mémoire exceptionnelle d’une culture de 100 années dont lui seul est témoin, et peut encore nous conter.

Heureux anniversaire cher doyen des M.O.F. De France.

Je laisserai la conclusion à un autre grand ébéniste, M.O.F. 1972 Daniel Damidot.

 

Ecrit par Daniel Damido, Mof 1972.

HOMMAGE à JEAN DALPHIN 

Vous connaissez maintenant Jean DALPHIN, toute sa vie vient de défiler.
J’aurais maintenant envie de souligner quelques aspects de sa personnalité,  qui m’ont particulièrement impressionné lors de notre entrevue.
Je pense d’abord à l’une de ces réflexions qu’il prononça plusieurs fois  :  j’ai beaucoup travaillé 

 Je crois,  que c’est, cette parole qui est au cœur de sa longue carrière.
Le travail n’était pour lui ni contrainte, ni fatigue, mais lui apportait la grande satisfaction de l’ouvrage abouti, et de l’oeuvre artistique accomplie.
Nombre de mes collègues MOF, regrettent peut-être la bifurcation vers le tissage au cours de ses activités , alors qu’il avait été un ébéniste de talent, reconnu par ses pairs et par la notation maximale de 20/20 attribuée à son meuble de concours.
Mais ce qui ressort de l’évocation par Jean DALPHIN de ces deux métiers, c’est sa recherche dans l’un comme dans l’autre, de l’excellence.
Tout passait par sa réflexion, et son habilité manuelle, pour s’y montrer grand technicien et un créatif d’une grande ingéniosité. En tant qu’ébéniste il a toujours fait preuve d’un esprit moderne et même avant-gardiste. Son exemple fut le Grand  décorateur RULHMAN dont il appréciait le style et l’élégance, et qui l’inspirait beaucoup

Il était au fait de toutes les nouveautés et connaissait tous les grands noms Parisiens, comme ceux des façonniers des
grandes maisons Lyonnaises les plus prestigieuses De SORNAY à BELLON en passant par BONJOUR et BRUYER, de la maison KRASS à CHALEYSSIN en passant par la maison RAMBAUDI – DANTOINE  dont-il a été un pilier central.
Toute cette époque riche en chefs d’œuvres et en personnalités remarquables a été racontée et décrite dans l’ouvrage de l’Universitaire et Expert Lyonnais Thierry ROCHE  qui a extrêmement bien décrit cette époque. Celle de Jean DALPHIN.

A l’écouter parler, à le regarder,  une image me vient à l’esprit, une image venue du Japon.
Lorsqu’un artisan y atteint un niveau particulièrement remarquable dans l’exercice de son métier on lui donne le titre de Trésor National Vivant.
Ce titre me semblerait, lui convenir parfaitement.

Mais je pense aussi que son titre de MOF est la plus belle représentation  de cet état d’esprit,  qui restera un  exemple, et un modèle pour les générations à venir.
Sa pensée toute entière est tournée vers son métier, qui je pense ne le quitte jamais.

Dans l’évocation de ses travaux, la matière est au centre de ses préoccupations, c’est un sujet qu’il évoque d’une manière très poétique, quant à la relation qu’il avait avec elle.  
Passionné de bel ouvrage il a travaillé dans l’esprit artistique de son temps et dans l’éthique des anciens pour lesquels le travail bien fait relevait de règles corporatives très anciennes et de critères moraux ancestraux .

En tant qu’ébéniste je suis personnellement heureux et immensément fier d’avoir pu approcher Jean DALPHIN ,et
de participer à lui rendre cet  hommage,  qui lui revient de droit et lui était bien dû.

Bon anniversaire et longue vie à notre Doyen ébéniste.

Fiche de Jean Dalphin.

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