Raymond JAQUOT, MOF toupilleur en 1949

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Ecrit par Daniel Damidot, MOF ébéniste en 1972.
Monsieur JAQUOT Raymond, toupilleur de métier spécialisé dans le toupillage au champignon, mais aussi Ébéniste.


Il me semble même qu’il aurait préféré l’appellation de EBENISTE, puisqu’il avait cette formation à la base, avec celle de sculpteur. Toutes ces formations sont très proches, et ces métiers complémentaires, et indispensables les uns aux autres.

J’ai connu Monsieur JAQUOT toupilleur dans mon adolescence, lors d’une exposition qui se nommait COMMERCE et QUALITE.

Tous les ans la Chambre de Commerce organisait une grande exposition de prestige en réunissant les meilleurs commerçants, décorateurs, façonniers de la ville de Lyon. C’est-à-dire les façonniers soyeux, les tapissiers les ébénistes et tous les métiers que regroupait l’ameublement. Cette exposition se tenait tous les ans dans un lieu prestigieux, la chapelle du Lycée Ampére. Lieu qui permettait de mettre en valeur les pièces présentées, surtout que l’on avait confié la décoration et les illustrations à un Maître décorateur, illustrateur, peintre Jacques RAVEL.
C’est dans cette merveilleuse ambiance de grand raffinement et de goût sûr, et élégant que j’ai rencontré notre ami et maître Mr JAQUOT. Il exposait avec son ami l’ébéniste BALAZUN. Je revois encore une commode et surtout un secrétaire dans le style Louis XIV en acajou, bois de rose, et bois de violette, souligné de filets composés avec des angles à la grecque, une merveille pour mes yeux d’ado néophyte. Bien sûr la tentation était grande de toucher, de faire fonctionner les tiroirs. Je fus vite dissuadé, et avec véhémence par Mr BALAZUN : « on ne touche pas ».

Puis il m ’a expliqué la construction et les astuces de fonctionnement. Ensuite, il m’a parlé de Mr Jaquot en me vantant les mérites de ce toupilleur, et de me raconter les péripéties et anecdotes qui se passaient dans les maisons prestigieuses ou ils avaient travaillés comme ouvriers et les difficultés de leur apprentissage suivi des exigences de qualité qu’on leur demandait

Dans les ateliers de ces grandes maisons les contremaîtres travaillaient cravatés d’un nœud papillon, et les compagnons vernissaient leur dessus d’établi.

Le travail était extrêmement parcellaire et chacun avait sa tache très définie, suivant ses compétences et suivant son habileté le tout surveillé par le contremaître. Tous les compagnons confirmés étaient imbus de leur tour de main et de leur savoir dans ces ateliers. Mr Jaquot me racontait qu’il n’était pas rare qu’ils se cachent pour faire des opérations particulières pour ne pas montrer aux autres leur façon de procéder.

Il y avait même une expression que l’on disait fréquemment aux apprentis « si tu veux faire un apprentissage correct il faudra le voler ». Réflexion qui rendait, très critique Mr Jaquot a propos de l’apprentissage des jeunes. Pourtant il était intransigeant sur la qualité du travail, et sur ce point là il avait gardé certaines habitudes prises dans ces grands ateliers prestigieux.

Une anecdote aussi qui s’est passée dans une de ces grandes maisons : Chalessin. Cet atelier était disposé d’une façon un peu particulière puisque situé en ville et dans un quartier résidentiel du Parc de la Tête d’Or. Tous les ateliers étaient en étage 1er étage les magasins de présentation, avec les bureaux dont celui du patron. Aux autres étages les différentes opérations de montage et d’assemblage, et au dernier étage les salles de vernis, laques et dorures. Le tout était relié par un volumineux escalier. Il n’était pas rare de voir, et surtout d’entendre une série de tiroirs dévaler les escaliers, avec des imprécations sonores de la part du contremaître vernisseur : « quand la finition sera faite tu me les remonteras pour les vernir ».

J’ai vu la même action chez Mr Jaquot, l’habitude était restée. Une fois, dans son atelier un brave ébéniste qui venait porter une grosse brassée de bateaux de lit Louis XV, tous chantournés et prêts à être toupillés. Mr Jaquot regarde un bateau de lit, l’inspecte, le toise, le juge, sans même décharger le personnage.
Et brusquement, lui prend la brassée de bateaux de lit, et tranquillement va les jeter dans la cour.
Il revient devant l’ébéniste médusé et lui dit : « j’ai tous mes doigts je ne veux pas m’estropier sur des chantournements bruts de scie, et pleins de bosses. Tu me les ramèneras quand ce sera propre peut être que je pourrai te les faire ».

Il faut dire que le travail de toupilleur était très difficile, voire dangereux. Et nombreux de ses confrères toupilleurs arboraient des mains aux doigts absents, ou sectionnés, avec fierté comme des blessures de guerre.

Il faut dire que la toupie était un engin redoutable. Imaginons un arbre métallique vertical de petit diamètre, muni d’une lumière dans la partie supérieure, qui pouvait recevoir des fers a la forme des moulures.
Le tout tournant très rapidement, à hauteur de ceinture. Il fallait présenter le bois a moulurer à ce fer tournant a 6ooo Tours/mn sans guide pour s’appuyer, seulement une petite pièce métallique réglable servant de table. Les coups de recul étaient redoutables. Il fallait une habileté diabolique pour faire une moulure sur un bateau de lit à chants tournés de presque 2 mètres, avec tous les arrêts sur les crochets,sans compter le balourd, quant on attaquait le bout de ces pièces. Pousser une pièce dans ces conditions paraissait aisé, mais les arrêts et les redémarrages demandaient une dextérité énorme. Mr Jaquot se jouait de ces difficultés, avec une aisance vertigineuse. C’était un grand plaisir de voir cet artisan procéder à l’exécution de ces moulures qui couraient le long du bois. Ces moulures étaient tellement parfaites que nous disions « un coup de cire ou de vernis, et on livre »

Je pourrais comparer sa façon de travailler, de se concentrer, à celui d’un pianiste, un concertiste. La même concentration dans un silence épais et soigneux, sans emphases. Et d’un seul coup le bruit, ou la musique du moteur accompagné du ballet des mains, sur la pièce et des copeaux qui giclent harmonieusement. Pour aboutir à une symphonie de forme, et de courbes élégantes, dans une maîtrise parfaite. C’était un grand plaisir de voir travailler Mr Jaquot, plaisir que je renouvelais le plus fréquemment possible, avec chaque fois la crainte de voir mes bouts de bois voler dans la cour. Mais je savais que si Mr Jaquot exécutait mon travail, celui-ci serait mis en valeur par un maître.

Une autre anecdote, avec Mr Jaquot. Pendant toute la période de la préparation du concours M.O.F. que je présentais cette année là, en ébénisterie. J’avais presque terminé ma pièce, et comme toujours dans ces cas là, on ne voit plus ses défauts, ni ses imperfections. On s’applique du mieux possible.
Enfin, je crois qu’à force de tourner autour du sujet l’on devient aveugle, et mauvais juge de son travail. Quelques fois un œil extérieur et le jugement d’une personne, nous révèle des choses auxquelles nous n’aurions pas pensé.
C’est comme cela que Mr Jaquot est venu me soutenir, comme pour d’autres candidats dans la même situation que moi.

J’appréhendais le jugement austère du maître. Il regarde longuement mon travail, juge approuve ici et là tire un tiroir regarde les queues d’arondes, hésite, et me dit tout atrac, met la scie en route ! A mon grand étonnement il me conseille de façon véhémente de passer un coup de scie au travers du tiroir parce que ça ne passera pas, me dit il ! Pourtant mes tiroirs étaient à mes yeux, des plus acceptables. La mort dans l’âme, je me suis exécuté, et j’ai refait mes tiroirs.

Bien m’en a pris puisque j’ai obtenu de bonnes notes au final, et le titre de M.O.F.
C’est grâce à Mr Jaquot et son amicale intransigeance sur la qualité et l’amour du beau que je dois certaines réussites dans ma carrière.

Mais il faut aussi rendre hommage à son esprit créatif et pédagogique toujours dirigé vers les jeunes dans le culte des anciens. Rendre hommage à ses tours de mains qu’il s’était patiemment forgés de ses propres expériences.

 

Daniel Damidot, MOF 1972 ébéniste.

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